galerie Le berceau du diable

La Tasmanie, c’est une île incroyablement sauvage. Chaque lieu semble plus isolé des autres que dans les déserts du continent tellement la nature a tous les droits ici, ou presque. En tout cas, s’il y a un endroit où elle domine tout, c’est bien Cradle Mountain.

Le nom de la montagne vient de la forme que l’on peut voir depuis un certain angle, car « cradle » signifie « berceau ». Elle est réputée pour ses paysages à couper le souffle, pour sa faune, pour ses nombreuses randonnées, et pour la pureté de son air et de son eau.

C’est dans ce cadre que j’ai passé deux mois dans un des trois principaux sanctuaires de diables de Tasmanie, Devils@Cradle.

Loin d’être ma première expérience de bénévolat, c’est cependant la plus longue jusqu’à présent. La récompense est grande, car en plus d’être restée dans ce paysage incroyable, la qualité de mon travail a été reconnue et félicitée. Et j’ai pu découvrir des espèces largement méconnues, expérience qu’il m’aurait été impossible d’avoir en Europe.

Le sanctuaire a ouvert ses portes en 2006, et accueillait alors « seulement » des diables de Tasmanie. C’est la principale raison pour laquelle je suis venue, mais il y a également deux espèces de chats marsupiaux. Absolument rien à voir avec un chat, et je ne sais pas d’où leur vient ce nom. D’une face de leur tempérament peut-être.

Ce sont les trois seules espèces de carnivores marsupiaux restant en Tasmanie depuis la disparition du thylacine (voir article précédent). Il existe d’autres espèces de chats marsupiaux sur le continent et en Nouvelle-Guinée. En tant que carnivores, ils occupent le haut de la chaîne alimentaire, et ont donc un rôle essentiel dans la santé de leur écosystème. Problème, comme beaucoup d’autres espèces, leur avenir est parfois incertain.

Le diable de Tasmanie existait autrefois sur le continent. La séparation de la Tasmanie du reste du pays lui a procuré un refuge dans lequel il a survécu à l’expansion du dingo, mais la taille de sa population sur l’île a fortement diminué depuis l’installation des européens. Ne connaissant pas la faune du pays dans lequel ils venaient s’installer, les colons ont rapidement pris peur en entendant des cris et grognements en pleine nuit, parfois sous leurs maisons, venant d’un animal qu’ils ne pouvaient pas voir. C’est ce qui a valu son nom à l’animal. En effet, le diable est nocturne et de couleur noire, difficile à voir avec les moyens de l’époque. Et son mode de communication n’est pas un petit miaulement tout mignon, mais une collection d’une vingtaine de grognements différents. Quand deux individus se rencontrent, le discours peut donc surprendre. A l’époque, ils étaient tellement nombreux qu’ils faisaient parfois leurs terriers dans les soubassements des maisons, d’où la psychose.

Nettement moins nombreux aujourd’hui, leur diversité génétique est également beaucoup plus faible et l’animal est exposé à de nouveaux risques pour sa santé. Ceci a valu à un individu de développer une maladie, de la transmettre à d’autres, et ainsi de suite. En partant d’un seul individu, cette maladie a failli décimer l’espèce. Il s’agit de la seule forme connue de cancer contagieux, transmissible uniquement de diable à diable en cas de morsure. Et le diable est un animal solitaire, mais surtout charognard. Il arrive donc parfois que plusieurs individus se rejoignent sur une même carcasse qu’ils ont sentie depuis très loin, et la rencontre peut résulter en conflit.

C’est un animal assez difficile à comprendre pour un humain. Car l’humain est par nature très compliqué, et le diable est tout ce qu’il y a de plus basique. Il ne connaît aucune notion de territorialité, de groupe, d’entraide. Il est opportuniste à l’extrême, et ne défendra rien d’autre que sa viande et ses petits (parfois dans cet ordre selon l’âge des petits). Et il est difficile, voire impossible, de le voir de ses propres yeux dans la nature, ce qui n’aide pas à le comprendre. Il est nocturne mais surtout très peureux.

Basique rappelez-vous : « tu t’approches de ma viande, tu es mon ennemi » ; « tu es dans le coin mais il n’y a pas de viande, je m’en fiche complètement » ; « tu es plus gros que moi, tu es forcément dangereux, j’ai peur de toi ». Les diables ne voient quasiment rien et voient en noir et blanc, mais ils ont un odorat exceptionnel et savent longtemps à l’avance si un humain est dans le coin. Dans ces circonstances, ils peuvent rester terrés sans faire un bruit en attendant que le danger soit passé. En captivité, la rencontre est évidemment inévitable, mais là encore, le premier réflexe d’un individu craintif est la fuite. S’il est acculé, ou s’il s’agit d’un individu plus confiant, il peut passer à l’intimidation. Montrer les dents, grogner, feindre de charger gueule ouverte, tout pour la frime et pour créer une brèche pour s’enfuir. La morsure est vraiment son dernier recours. Pour en voir dans la nature, il faut donc avoir beaucoup de chance. En milieu sauvage, sa seule réaction sera la fuite et le camouflage.

(j’en ai vu un sauvage, mais comme je disais, j’ai eu de la chance…)

Beaucoup de choses fausses / exagérées sont dites et écrites sur les diables. Mais diaboliser une espèce encore plus que par son nom est loin de lui rendre service. Equipé d’une mâchoire très puissante proportionnellement à sa taille, sa morsure est équivalente à celle d’un doberman. Contrairement à certaines croyances, il ne peut donc pas casser la jambe d’un humain ! En revanche, étant charognard par opportunisme (il sait chasser mais pourquoi se bouger quand on peut trouver un animal déjà mort ? Logique de base), son repas en Tasmanie est principalement constitué de macropodes (wallabies, pademelons) et de possums. Et effectivement, en mangeant ces espèces, il peut tout broyer, avaler et digérer : chair, peau, fourrure, os. Encore une fois, c’est pratique. Car préférant être charognard, il doit manger le plus rapidement possible pour ne pas se faire voler sa nourriture, et ne peut pas se permettre de trier. Il va même jusqu’à avaler 40% de son poids à chaque repas au cas où il ne retrouve pas de carcasse rapidement.

Assez parlé de charognes, je vais vous donner faim. A part manger, le seul autre intérêt du diable dans la vie, c’est dormir. Et parfois, se reproduire. Là aussi, c’est très particulier. Le diable est un marsupial, et la femelle a donc une poche ventrale. Seulement elle n’a que quatre mamelles, mais donne naissance à plus d’une vingtaine de petits, de la taille d’un grain de riz. Dès la naissance, la sélection naturelle est très prononcée, car seuls les quatre plus forts arriveront à remonter jusqu’à une mamelle sur laquelle grandir pendant quatre mois. En moyenne, seuls deux ou trois petits survivent par portée. Ils naissent en avril, sortent de la poche en août, et quittent leur mère en décembre. A neuf mois, ils vivent alors déjà seuls, et ne vont se reproduire pour la première fois qu’à l’âge de deux ans. Puis à trois ans, puis à quatre ans. Leur espérance de vie étant de cinq ans dans la nature, il est rare qu’ils participent à plus de trois saisons de reproduction.

Mais même si leur espérance de vie est de cinq ans, nombreux sont ceux qui ne l’atteignent jamais. Leur stratégie alimentaire les amène bien souvent sur les routes, car les animaux tués par les voitures en Tasmanie sont incroyablement nombreux ! Le problème est que le diable se retrouve alors à son tour exposé au danger.

L’autre grosse menace pour lui est ce cancer qui a décimé 65% de la population depuis sa découverte dans les années 1990. Dans la région originelle de la maladie, 95% des diables ont disparu. C’est une maladie transmissible par morsure, ce qui arrive très fréquemment entre diables lors de la reproduction ou pour défendre un repas. Le cancer se développe sur la tête et dans la bouche, empêchant rapidement l’animal de se nourrir et entraînant la mort en cinq à six mois. Jusqu’à présent, aucun traitement n’est possible et des vaccins sont encore en test. Ironiquement, il suffirait d’attendre pour que la maladie disparaisse naturellement d’ici quelques années. Mais la population restante ne serait pas suffisante à la survie de l’espèce, et c’est là qu’entre en jeu le travail des sanctuaires comme Devils@Cradle.

Le principe majeur est d’avoir une population captive saine, sous des contraintes de quarantaine strictes pour assurer qu’il soit impossible pour un diable sauvage (éventuellement malade) d’entrer dans l’enceinte. Chaque année, les parcs, zoos et sanctuaires accueillant des diables échangent leurs adultes matures pour recréer dans les nouvelles générations la diversité génétique disparue. Certains diables nés en captivité sont parfois relâchés, à la fois pour répandre la diversité de l’espèce, pour conserver une taille de population sauvage viable, et pour tenter de répandre les vaccins, en espérant qu’ils soient efficaces. L’avantage du diable, c’est que même en captivité depuis plusieurs générations il garde tous ses instincts sauvages, et il est tellement « simple » que quelques mois dans un enclos semi-sauvage suffisent à lui rendre sa crainte de l’Homme et à pouvoir le relâcher. Il existe également deux endroits sauvages complètement protégés et exempts de cette Devil Facial Tumour Disease : l’île de Maria Island, isolée de la maladie par sa qualité d’île, et la Tamar Peninsula, isolée du reste de la Tasmanie par une immense clôture anti-diables. Ces deux zones constituent donc une population saine de sécurité, comme dans les sanctuaires, mais en milieu sauvage.

Un bel exemple de l’implication des parcs, zoos et sanctuaires dans la conservation animale. Et une belle preuve que la captivité est aujourd’hui toujours nécessaire pour réparer les erreurs du passé et freiner tant que possible la disparition des espèces.

Les deux autres espèces présentées à Devils@Cradle font également l’objet de programmes de sauvegarde et de reproduction, car elles aussi sont menacées d’extinction.

Le chat marsupial moucheté est le plus petit des deux. Il est présent en Tasmanie mais a quasiment disparu du continent, principalement à cause de la pression écologique du renard et des chats sauvages. Après des années d’études pour constituer une population captive suffisamment viable, un programme de réintroduction va être lancé dans quelques mois pour tenter de faire revivre l’espèce sur la côte Est. Une zone où les espèces introduites ont été éliminées a été choisie, il ne reste plus qu’à croiser les doigts. Un projet ambitieux, donc forcément controversé, mais qui peut accomplir une sorte de miracle.

L’animal en lui-même est tout aussi fascinant que le diable. Beaucoup plus petit, il en existe de deux couleurs. Alors que tous les diables sont noirs et possèdent des marquages blancs plus ou moins grands, les chats marsupiaux mouchetés sont tous… mouchetés. Mais certains sont noirs, et certains sont fauves, sans réelle explication.

Vivant principalement au sol, ils sont de mauvais grimpeurs mais sont très doués pour creuser, et peuvent faire des galeries très longues. Leur petite taille et leur agilité leur permettent de chasser de petites proies, souvent des insectes, mais ils vont souvent à la facilité eux aussi et préfèrent être charognards. C’est plus simple quand on vit au sol. Même si ça les expose aux prédateurs plus gros qu’eux sur le continent… Heureusement en Tasmanie, il n’y a pas de renards, et ça change tout !

Le chat marsupial à queue tachetée en revanche est principalement arboricole, et fait environ trois fois la taille du chat marsupial moucheté. Peu souvent charognard, il préfère chasser sa propre nourriture. Et pour le faire, il est équipé d’une mâchoire très puissante, qu’il peut ouvrir à un angle très important. Il peut alors sauter d’un arbre sur la nuque de sa proie qu’il va tuer sur le coup. Cette méthode lui permet de tuer jusqu’à des petits wallabies, qui font pourtant parfois dix fois sa taille.

Etant chasseur, son intelligence est nettement plus développée que chez les diables et chats marsupiaux mouchetés. Il est aussi plus débrouillard, et comprend plus vite et mieux ce qui l’entoure. Encore une fois, fascinant.

Et mon animal préféré dans tout le sanctuaire, c’était Opie, un chat marsupial à queue tachetée justement. Vraiment mignon 💙

L’emplacement du sanctuaire est quand même assez particulier. Hormis la beauté du cadre, ce qui frappe le plus est l’isolement. Il y a d’autres structures autour (hôtels, camping, Office de Tourisme), mais c’est tout à 100km à la ronde. La ville la plus proche est à 1h de route ; 1h30 si on veut un vrai supermarché et pas simplement une épicerie chère ou le magasin du camping, encore plus cher et moins varié.

Il vaut mieux donc faire des réserves, et prendre son mal en patience. Car en plus d’être longue, la route pour aller en ville est compliquée et fatigante, comme toutes les routes de montagne.

Et la faune sauvage est très abondante ! Cradle Mountain en particulier est un lieu privilégié pour observer de nombreuses espèces. Wombats quand il ne fait pas trop chaud, échidnés quand il ne fait pas trop froid, serpents quand il ne pleut pas trop, sangsues quand il pleut trop.

Oui, le climat change tout le temps. Il est fréquent d’avoir une tempête de grêle un jour de beau temps. Nous avons eu par exemple une journée magnifique, avec un grand soleil et presque 30°C, suivie d’une tempête de neige pendant deux jours. Étonnamment, le froid se supporte bien mieux que la chaleur là-bas, et à partir de 25°C il est quasiment impossible de travailler dehors sans insolation.

Le climat a beau être changeant, la faune semble bien habituée vue sa diversité. Impossible de faire 20m sans voir un pademelon à ventre rouge, un wallaby de Bennett ou un wombat. En cherchant un peu plus, on peut aussi croiser un échidné ou une des trois seules espèces de serpents de Tasmanie (toutes venimeuses ceci dit).

Les oiseaux sont partout, et eux aussi, très diversifiés. Par contre, pour voir un diable ou un chat marsupial, là il faut chercher de nuit et ça devient plus compliqué. Mais même de nuit, vous ne pourrez pas avancer sans voir un pademelon (ils sont vraiment partout en Tasmanie), un wombat et un possum.

Vraiment un lieu unique, à voir au moins une fois.

3 commentaires

  1. Quel beau reportage et si belles photos !
    Et en plus on a la preuve en image que tu arrives même à amadouer le diable !!! 😉
    Vraiment très intéressant. Superbe incitation à aller faire un tour en Tasmanie. 🙂
    Merci Sophie et gros bisous. ❤

    Aimé par 1 personne

  2. La Tasmanie parait être une ile encore sauvage,pas trop envahie par la civilisation ,avec ses paysages splendides , ses animaux et oiseaux qu’on ne trouvent que là . Bravo aux sanctuaires pour la sauvegarde des diables ! Sans eux encore une espèce de disparue ! Amusante l’origine de leur nom .
    Quand au chat marsupial , il n’a rien d’un chat :je trouve qu’il a le museau d’un rat !
    Encore un beau récit instructif . Merci ma grande
    Bisous

    Aimé par 1 personne

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